Son crime : savoir de quoi il parle et le dire - L'affaire Jacques Baud

Jan 20, 2026
 

Les faits

Le 15 décembre 2025, à l'initiative de la France, l'Union européenne a inscrit Jacques Baud sur sa liste noire des personnes sanctionnées. Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a tweeté fièrement : « Zéro impunité pour les ingénieurs du chaos. » Les conséquences sont immédiates et dévastatrices : gel de tous ses avoirs, comptes bancaires bloqués, interdiction de circuler dans l'espace Schengen, impossibilité de percevoir ses droits d'auteur, et interdiction pour quiconque de lui venir en aide sous peine de sanctions.

Le motif officiel ? « Propagande pro-russe et théories du complot. » Aucune inculpation. Aucun procès. Aucune possibilité de défense préalable. Un simple oukase du Conseil de l'Union européenne visant nommément cet homme et quelques autres personnalités, dont l'analyste franco-russe Xavier Moreau.

Qui est Jacques Baud ?

Jacques Baud n'est pas un inconnu. Colonel d'état-major général de l'armée suisse, il a passé 30 ans dans le renseignement stratégique — non pas comme espion, mais comme analyste. Une nuance importante que la presse s'empresse d'ignorer. Son parcours parle de lui-même : formé par les services américains et britanniques, créateur du Centre de déminage humanitaire de l'ONU, chef du premier centre de renseignement onusien au Soudan, chef de doctrine des opérations de la paix à New York, responsable de la lutte contre la prolifération des armes à l'OTAN. Il est le seul Suisse à avoir occupé une position de collaboration aussi étroite avec cette organisation militaire.

Depuis 2020, Baud a publié plusieurs ouvrages sur les conflits contemporains. Sa méthode : une documentation rigoureuse, des références accessibles et vérifiables, en s'appuyant délibérément sur des sources exclusivement occidentales — britanniques, américaines, ukrainiennes, israéliennes — ainsi que des rapports publics de l'ONU et de l'OSCE. Il a évité les sources russes et palestiniennes précisément pour ne pas être accusé de propagande.

Le traitement médiatique

Les médias suisses ont immédiatement qualifié Baud d'« ex-espion » — une falsification délibérée de son profil professionnel. Heidi News, dès 2022, titrait : « L'espion suisse qui cherche à disculper la Russie. » La RTS emboîtait le pas : « Ex-agent suisse sanctionné pour propagande pro-russe. » La cause est ainsi présentée comme entendue : s'il est sanctionné, c'est qu'il y avait des raisons.

Cette technique d'étiquetage permet d'éviter de réfuter des milliers de pages d'analyses documentées. Autre procédé : l'association à l'extrême droite. Puisque seule l'UDC (Union démocratique du Centre) est venue à sa défense, on en conclut que défendre Baud, c'est se ranger dans le camp de l'extrême droite. Une circularité rhétorique redoutablement efficace.

L'effondrement de l'État de droit

L'affaire Baud illustre un renversement complet des principes juridiques fondamentaux. Normalement : présomption d'innocence, instruction, procès, puis éventuellement sanction. Ici : sanction d'abord, pour des raisons politiques, défendez-vous après si vous le pouvez. Or, les recours sont théoriquement possibles mais pratiquement inaccessibles : la procédure devant la Cour de justice de l'UE peut prendre plusieurs années, les preuves sont confidentielles, et il faut de l'argent — que Baud n'a plus, ses comptes étant gelés.

Comme l'a relevé la juriste suisse Michèle Cailler, nous assistons à un basculement de civilisation. L'avocat et ancien conseiller d'État genevois Mauro Poggia, pourtant peu suspect de sympathies dissidentes, a lui-même dénoncé cette situation : « Si l'on imposait un tel traitement à un meurtrier récidiviste, la violation de sa présomption d'innocence serait à ce point flagrante qu'elle ferait immanquablement voler en éclats l'accusation. »

La mécanique totalitaire

Analysée à travers le prisme de Mattias Desmet, cette affaire révèle plusieurs symptômes classiques du fonctionnement totalitaire. D'abord, le rétrécissement attentionnel : personne ne discute le contenu des analyses de Baud ; seule compte l'étiquette « pro-russe ». Le messager a remplacé le message. Ensuite, le besoin structurel de boucs émissaires : Baud est une cible idéale, suffisamment crédible pour être dangereux et suffisamment exposé pour être attaquable.

Enfin, la prophétie auto-réalisatrice : en excluant Baud des médias mainstream, on le force à s'exprimer sur des médias alternatifs, puis on le sanctionne pour avoir parlé sur ces médias « pro-russes ». La sanction valide rétroactivement l'exclusion qu'elle a elle-même provoquée. C'est une boucle cybernétique parfaite.

Les réactions internationales

Une pétition (freebaud.org) a recueilli plus de 20 000 signatures, dont celles de personnalités comme Roger Waters (Pink Floyd), le professeur John Mearsheimer de Chicago, Scott Ritter (ancien inspecteur de l'ONU), et Ray McGovern (ancien dirigeant de la CIA). Le Wall Street Journal a noté que l'UE sanctionne un homme pour des analyses et des apparitions dans des médias légaux. La conclusion du journal américain est difficile à contester : l'Union européenne vise la liberté d'expression.

59 journalistes et universitaires ont signé un avis juridique concluant que ces sanctions sont illégales et contraires au droit international. Les journalistes allemands se sont prononcés contre ces mesures, révélant une fracture entre une tradition germanique et anglo-saxonne d'investigation et une presse francophone et latine devenue, selon Baud, « fonctionnaire de l'information ».

Conclusion

Le cas Jacques Baud est un test diagnostique. La violence de la réaction contre un homme seul, dont le seul crime est d'analyser des faits sur la base d'une compétence réelle, nous dit exactement où en est la dérive autoritaire européenne. Comme le rappelle Mattias Desmet : le totalitarisme ne se reconnaît pas à ses camps de concentration, qui n'apparaissent qu'à la fin. Il se reconnaît à son incapacité croissante à tolérer la moindre parole divergente. L'antidote n'est pas de convaincre les hypnotisés, c'est de continuer à parler — parce que chaque voix qui refuse de se taire maintient ouvert l'espace où l'humanité peut encore respirer.