Le cas Jacques Baud à la lumière de l'analyse de Mattias Desmet
Jan 17, 2026
Emission à suivre sur L'affaire Jacques Baud à suivre - mise en ligne le 19 janvier
LA PSYCHOLOGIE DU TOTALITARISME & LE COMPLEXE INDUSTRIEL DE LA CENSURE
Introduction : Un symptôme révélateur
Le 15 décembre 2025, l'Union européenne a inscrit Jacques Baud sur sa liste de sanctions, aux côtés de propagandistes russes avérés et de responsables du régime de Moscou. Pour quiconque connaît le parcours de cet homme — colonel du renseignement suisse, ancien conseiller stratégique de l'ONU, expert ayant travaillé pour l'OTAN elle-même — cette décision a quelque chose de stupéfiant. Qu'a-t-il donc fait pour mériter un tel traitement ? Selon les termes officiels de l'UE, Jacques Baud serait un « invité régulier de programmes télévisés et radiophoniques pro-russes » qui agirait comme « porte-voix de la propagande pro-russe » et diffuserait des « théories du complot ».
Examinons un instant la circularité vertigineuse de cette accusation : un expert est exclu des médias mainstream parce qu'il conteste le narratif officiel ; contraint de s'exprimer sur des médias alternatifs, il est ensuite sanctionné pour s'être exprimé sur ces mêmes médias, désormais qualifiés de « pro-russes ». L'étiquette justifie l'exclusion qui a rendu l'étiquette nécessaire. Nous sommes face à une boucle cybernétique parfaite, un système qui se valide lui-même en permanence.
Cette affaire pourrait sembler anecdotique — un cas isolé dans la grande machinerie géopolitique européenne. Mais elle est en réalité un symptôme d'une transformation bien plus profonde de nos sociétés, une transformation que le psychologue belge Mattias Desmet a analysée avec une précision clinique dans son ouvrage La psychologie du totalitarisme. Ce que révèle le cas Baud, c'est l'émergence d'un « complexe industriel de la censure » dont l'architecture et le fonctionnement répondent exactement aux mécanismes de la formation de masse décrits par Desmet.
Dans les pages qui suivent, nous allons d'abord présenter les mécanismes de cette boucle cybernétique de l'étiquetage, puis cartographier l'architecture complète du complexe industriel de la censure, avant d'établir les liens profonds qui unissent cette situation à l'analyse de Desmet. Notre objectif n'est pas de défendre une position politique particulière sur le conflit ukrainien — les lecteurs sont libres de former leur propre jugement — mais de mettre en lumière un phénomène qui menace les fondements mêmes de nos démocraties : l'incapacité croissante à tolérer toute parole qui diverge du narratif officiel.
I. La boucle cybernétique de l'étiquetage
Le principe « Audiatur et altera pars »
Il existe un principe fondamental du journalisme et de l'éthique intellectuelle, hérité du droit romain : Audiatur et altera pars — « Que l'autre partie soit aussi entendue ». Ce principe reconnaît que la vérité émerge du débat contradictoire, que toute question complexe mérite d'être examinée sous plusieurs angles, et que le public est capable de former son propre jugement lorsqu'il a accès à des perspectives diverses.
Or, ce principe est aujourd'hui systématiquement violé sur les questions géopolitiques majeures. Les médias qui respectent ce principe — en invitant des experts aux analyses divergentes — sont ipso facto qualifiés de « pro-russes », tandis que ceux qui pratiquent l'unanimisme narratif sont considérés comme « crédibles ». Nous assistons à un renversement complet : ce n'est plus la qualité de l'analyse qui détermine la crédibilité, mais la conformité au récit dominant.
L'algorithme de l'étiquetage médiatique
Le fonctionnement peut être résumé en un algorithme simple. Pour les médias : « Ce média respecte-t-il la pensée unique ? Refuse-t-il d'inviter des contradicteurs ? » Si oui, il est considéré comme un média « crédible », intégré au mainstream et référencé positivement par les organismes de notation comme NewsGuard. Si non, il est étiqueté comme « média pro-russe » ou « vecteur de propagande étrangère », ce qui entraîne sa démonétisation et son déréférencement.
Pour les experts, l'algorithme est symétrique : « Cet expert répète-t-il le narratif UE/OTAN, même lorsque celui-ci est factuellement contestable ? » Si oui, il est considéré comme un expert « crédible », invité sur les plateaux télévisés et cité comme source fiable. Si non, il est qualifié de « propagandiste » ou de « théoricien du complot », et se voit progressivement exclu de l'espace médiatique légitime.

Ce qui frappe dans ce système, c'est que le contenu de l'analyse n'entre jamais en ligne de compte. Personne ne discute les arguments de Jacques Baud sur l'extension de l'OTAN vers l'Est, sur l'échec des accords de Minsk, sur le contexte historique du conflit. On ne réfute pas ses sources, on ne conteste pas ses données. On se contente de l'étiqueter, et l'étiquette suffit à disqualifier tout ce qu'il dit.
La circularité parfaite
La beauté terrifiante de ce système réside dans sa circularité. Jacques Baud n'est pas sanctionné pour avoir menti — aucune de ses affirmations factuelles n'a été démentie. Il est sanctionné pour avoir été invité sur des médias qui ont été qualifiés de « pro-russes » précisément parce qu'ils invitent des gens comme lui. La preuve de sa culpabilité est le fait qu'il ait été invité par des médias dont la culpabilité est prouvée par le fait qu'ils l'invitent.
Cette structure logique est caractéristique de ce que les logiciens appellent un raisonnement circulaire ou petitio principii. Mais ici, la circularité n'est pas un défaut accidentel du raisonnement : elle est le mécanisme même du système. Le système ne cherche pas à prouver quoi que ce soit ; il cherche à exclure, et la circularité garantit que l'exclusion est toujours justifiée par elle-même.
Pour Jacques Baud, les conséquences sont claires : exclusion des médias mainstream, stigmatisation sociale, diffamation par les journalistes « chiens de garde », et finalement sanctions officielles de l'Union européenne. Le parcours est balisé, prévisible, implacable.
II. L'architecture du complexe industriel de la censure
Du complexe militaro-industriel au complexe de la censure
En 1961, le président Eisenhower prononçait son célèbre discours d'adieu dans lequel il mettait en garde contre l'émergence d'un « complexe militaro-industriel » dont l'influence croissante menaçait les équilibres démocratiques. Il avertissait que « la politique publique pourrait elle-même devenir captive d'une élite scientifique et technologique ».
Soixante ans plus tard, les craintes d'Eisenhower se sont réalisées sous une forme qu'il n'avait pas anticipée. Le journaliste Michael Shellenberger, l'un des auteurs des « Twitter Files », a forgé le terme de « complexe industriel de la censure » (Censorship Industrial Complex) pour décrire le réseau d'agences gouvernementales, d'institutions académiques et d'organisations non gouvernementales qui travaillent ensemble à contrôler le flux d'information dans nos sociétés.
Ce n'est pas une théorie du complot — c'est une réalité documentée par des enquêtes du Congrès américain, par les révélations des Twitter Files, et par les témoignages sous serment de Shellenberger et Matt Taibbi devant les commissions parlementaires. Le rapport du House Small Business Committee de septembre 2024 détaille avec précision les mécanismes de ce système.
La structure pyramidale
Au sommet de cette pyramide se trouvent les agences gouvernementales : le Département d'État américain avec son Global Engagement Center (GEC), le Department of Homeland Security avec sa Cybersecurity and Infrastructure Security Agency (CISA), les agences de renseignement (CIA, FBI, DOD), et les organismes de financement de la recherche comme la National Science Foundation, qui a distribué plus de 31,8 millions de dollars en subventions pour la recherche sur la « désinformation ».
Ces agences financent et coordonnent le deuxième niveau : les think tanks et institutions académiques. L'Atlantic Council avec son Digital Forensic Research Lab, le Stanford Internet Observatory, l'Aspen Institute et sa Commission sur l'information, le National Endowment for Democracy — ces organisations développent les méthodologies et la « recherche » qui justifient ensuite les pratiques de censure.
Le troisième niveau est celui de la certification et de la notation. Trois organisations jouent ici un rôle central. Le Poynter Institute gère l'International Fact-Checking Network (IFCN) qui « certifie » les fact-checkers du monde entier — ceux-là mêmes que Facebook et autres plateformes utilisent pour labelliser les contenus. NewsGuard attribue des notes de « crédibilité » aux médias (vertes pour les conformes, rouges pour les dissidents) et a développé l'outil « Misinformation Fingerprints » avec un financement gouvernemental. Le Global Disinformation Index (GDI) établit des listes noires utilisées par les annonceurs pour boycotter les médias jugés problématiques.
Le goulet d'étranglement : les agences de presse
Un maillon crucial de cette chaîne est souvent négligé : les trois grandes agences de presse mondiales — Associated Press (AP), Reuters et l'Agence France-Presse (AFP). Ces trois organisations fournissent l'essentiel de l'information internationale à la quasi-totalité des médias de la planète. Elles donnent, littéralement, « la becquée » à des milliers de rédactions qui n'ont ni les moyens ni le temps de vérifier ce qu'elles reçoivent.
Le résultat est une homogénéisation sans précédent du récit médiatique. Lorsque AP, Reuters et AFP adoptent un angle narratif particulier sur un événement, cet angle se retrouve reproduit à l'identique dans des milliers de journaux et de chaînes télévisées à travers le monde. L'illusion de la diversité médiatique masque une uniformité de fond.
Ce mécanisme explique pourquoi la couverture du conflit ukrainien est si remarquablement homogène dans les médias occidentaux, alors même que des experts comme Jacques Baud proposent des analyses radicalement différentes. Ces analyses ne peuvent simplement pas remonter le courant : elles sont filtrées en amont, au niveau des agences de presse, et n'atteignent jamais le grand public via les canaux traditionnels.
Les mécanismes d'exécution
En aval, les plateformes technologiques (Meta, Google/YouTube) et les annonceurs (coordonnés notamment via le Global Alliance for Responsible Media, GARM) mettent en œuvre les décisions de censure. Les mécanismes sont variés : démonétisation (privation des revenus publicitaires), shadow-banning (réduction invisible de la portée), déréférencement (disparition des moteurs de recherche), étiquetage (ajout de « contexte » dissuasif), jusqu'au déplatformage pur et simple.
Les cibles finales de ce système sont les médias indépendants, les experts dissidents et, de plus en plus, les citoyens ordinaires qui osent exprimer des opinions non conformes sur les réseaux sociaux. Le rapport du House Small Business Committee documente des pertes de revenus publicitaires estimées à 128 millions de dollars pour les seuls médias figurant sur la liste noire du GDI entre 2020 et 2022.

III. La psychologie du totalitarisme selon Matthias Desmet
Le concept de formation de masse
Matthias Desmet, professeur de psychologie clinique à l'Université de Gand, a développé dans son ouvrage La psychologie du totalitarisme une analyse des mécanismes psychologiques qui permettent l'émergence des systèmes totalitaires. Sa contribution majeure est le concept de « formation de masse » (mass formation), qu'il distingue soigneusement de la simple « psychologie des foules » décrite par Gustave Le Bon.
La formation de masse se produit lorsqu'une population réunit quatre conditions préalables : un sentiment diffus de solitude et d'isolement social ; une perte de sens et de but dans l'existence ; un niveau élevé d'anxiété flottante (sans objet précis) ; et une frustration et une agressivité également flottantes. Lorsque ces conditions sont réunies, un récit qui désigne un objet d'anxiété et propose une stratégie collective pour le combattre peut provoquer une transformation radicale de la psychologie sociale.
Les individus pris dans cette formation de masse développent une focalisation exclusive sur l'objet désigné par le récit dominant, au détriment de tout le reste — y compris leurs propres intérêts, leurs relations familiales, leur sens critique. Ils deviennent incapables de percevoir les informations qui contredisent le récit, non par mauvaise foi, mais par un rétrécissement authentique de leur champ de conscience.
Le totalitarisme comme phénomène psychologique
L'apport crucial de Desmet est de montrer que le totalitarisme n'est pas d'abord un système politique : c'est un phénomène psychologique qui peut ensuite se cristalliser en institutions. Cette perspective explique pourquoi le totalitarisme peut émerger dans des sociétés démocratiques, pourquoi il ne nécessite pas de dictateur charismatique pour fonctionner, et pourquoi il est si difficile à combattre par des arguments rationnels.
Desmet insiste sur le fait que le totalitarisme ne se reconnaît pas à ses camps de concentration — ceux-ci n'arrivent qu'à la fin du processus. Il se reconnaît à son intolérance croissante envers toute parole qui diverge du narratif officiel. C'est précisément ce critère qui nous permet d'évaluer où nous en sommes aujourd'hui.
Les trois groupes face à la formation de masse
Selon Desmet, face à une formation de masse, la population se divise toujours en trois groupes. Environ 30% sont véritablement « hypnotisés » : ils adhèrent totalement au récit, sont incapables de le remettre en question, et peuvent devenir hostiles envers quiconque le conteste. Environ 40% suivent le mouvement par conformisme social, sans adhésion profonde mais sans résistance non plus. Et environ 30% ne sont jamais vraiment convaincus — mais se taisent souvent par peur des conséquences sociales de leur dissidence.
Ce dernier groupe est crucial. Desmet affirme qu'il est pratiquement impossible de « réveiller » ceux qui sont véritablement pris dans la formation de masse — leur fonctionnement psychologique ne le permet pas. En revanche, les 30% de silencieux peuvent être maintenus éveillés, et c'est précisément la fonction des voix dissidentes : non pas convaincre les convaincus, mais empêcher la cristallisation totale en offrant un point de repère à ceux qui doutent.
IV. Cinq liens entre Desmet et le cas Baud
1. La fonction diagnostique du dissident
Desmet explique que l'intensité de la réaction contre une voix dissidente mesure la profondeur de la formation de masse dans une société. Plus le système réagit violemment à une contestation mesurée et argumentée, plus il révèle son propre état pathologique.
Appliquons ce critère au cas Baud. Nous avons affaire à un ancien colonel du renseignement suisse, un homme qui a travaillé pour l'ONU et pour l'OTAN, dont l'expertise dans les questions de sécurité est inattaquable. Il ne publie pas de pamphlets incendiaires ; il écrit des livres documentés, donne des conférences académiques, accorde des interviews où il développe des analyses nuancées. Et pourtant, la réaction à son encontre est d'une violence institutionnelle remarquable : sanctions européennes, diffamation systématique, exclusion sociale.
Cette disproportion entre la nature de son « offense » (analyser les faits différemment) et la sévérité de la réponse (sanctions officielles de l'UE) est précisément le signe diagnostique que Desmet nous invite à rechercher. L'acharnement contre Baud nous dit quelque chose sur l'état de nos sociétés.
2. Le rétrécissement du champ de conscience
L'un des phénomènes les plus frappants de la formation de masse est ce que Desmet appelle le « rétrécissement attentionnel » : les individus pris dans cette dynamique deviennent incapables de percevoir ce qui contredit le récit dominant. Ce n'est pas de la mauvaise foi ; c'est une incapacité psychologique authentique.
Dans le cas Baud, ce rétrécissement se manifeste de manière spectaculaire. Personne ne discute le contenu de ses analyses. Ses arguments sur l'extension de l'OTAN vers l'Est, sur les promesses faites à Gorbatchev, sur l'échec des accords de Minsk I et II, sur les provocations documentées des années 2014-2022 — tout cela disparaît du champ de vision. On ne voit plus que l'étiquette : « pro-russe ». Le messager a entièrement remplacé le message.
Ce phénomène est caractéristique du fonctionnement totalitaire tel que Desmet le décrit. La pensée critique est remplacée par la catégorisation binaire : ami ou ennemi, « de notre côté » ou « du côté de Poutine ». Les nuances, les complexités, les faits inconfortables sont simplement éliminés du champ perceptif.
3. La fonction des 30% silencieux
Si Desmet a raison sur la structure des trois groupes, alors la voix de Baud — et celle de ceux qui osent l'inviter — a une fonction bien précise. Elle n'a pas pour objectif de « convertir » les 30% qui adhèrent totalement au récit dominant ; cela est pratiquement impossible. Elle n'a pas non plus pour objectif de mobiliser les 40% de suiveurs ; ceux-ci s'adapteront au vent dominant, quel qu'il soit.
La fonction de la parole dissidente est de maintenir éveillés les 30% de silencieux, ceux qui doutent intérieurement mais n'osent pas l'exprimer. Chaque voix qui refuse de se taire leur rappelle qu'ils ne sont pas seuls, que leur scepticisme est partagé, que la réalité qu'ils perçoivent n'est pas une hallucination individuelle.
C'est pourquoi le complexe industriel de la censure met tant d'énergie à faire taire les voix dissidentes. Ce n'est pas que ces voix risquent de « convaincre » le grand public — le système sait bien que ce n'est pas ainsi que fonctionne la formation de masse. C'est qu'elles empêchent la cristallisation totale, maintiennent ouvert un espace de respiration, préservent la possibilité même d'une pensée alternative.
4. Le besoin structurel de boucs émissaires
Desmet montre que le totalitarisme a besoin de produire sans cesse de nouveaux ennemis pour maintenir la cohésion du groupe. L'ennemi extérieur (ou intérieur désigné comme « agent de l'extérieur ») remplit une fonction psychologique essentielle : il canalise l'anxiété et l'agressivité flottantes, il donne un sens à la mobilisation collective, il justifie les sacrifices demandés à la population.
Jacques Baud est une cible idéale pour ce mécanisme. Il est suffisamment crédible pour être perçu comme dangereux — on ne peut pas le disqualifier comme un marginal ignorant. Mais il est suffisamment exposé pour être attaquable — il donne des interviews, publie des livres, s'exprime publiquement. Il incarne parfaitement la figure de l'« ennemi de l'intérieur », celui qui est d'autant plus dangereux qu'il parle notre langue et connaît nos codes.
Les sanctions de l'UE contre Baud ne visent pas vraiment à punir un comportement — que pourrait-on lui reprocher concrètement ? Elles visent à performer l'unité du groupe contre un ennemi désigné. Elles ont une fonction rituelle autant que juridique : elles réaffirment les frontières entre « nous » et « eux », entre les fidèles et les hérétiques.
5. La prophétie auto-réalisatrice
Le lien le plus profond entre l'analyse de Desmet et le cas Baud concerne peut-être la structure circulaire des systèmes totalitaires. Desmet montre comment ces systèmes créent les conditions qui justifient rétroactivement leur propre existence — une prophétie auto-réalisatrice permanente.
C'est exactement ce que nous observons avec la « boucle cybernétique de l'étiquetage ». En excluant Baud des médias mainstream, le système le force à s'exprimer sur des médias alternatifs. Ces médias sont ensuite qualifiés de « pro-russes » parce qu'ils invitent des gens comme lui. Et Baud est finalement sanctionné pour avoir été invité sur ces médias « pro-russes ».
La sanction valide rétroactivement l'exclusion qu'elle a elle-même provoquée. Le système produit la « preuve » de ce qu'il affirmait depuis le début. C'est une structure logique parfaitement circulaire, imperméable à toute réfutation — et c'est précisément la caractéristique des systèmes totalitaires tels que Desmet les décrit.
V. L'antidote : continuer à parler
Ce que Desmet nous enseigne
Face à ce tableau sombre, Desmet propose une réponse qui peut sembler modeste mais qui est en réalité profonde. L'antidote au totalitarisme, dit-il, n'est pas de tenter de convaincre ceux qui sont pris dans la formation de masse — c'est pratiquement impossible et généralement contre-productif. L'antidote n'est pas non plus la violence ou l'affrontement direct — cela ne fait que renforcer la dynamique de persécution qui nourrit le système.
L'antidote est de continuer à parler. Continuer à énoncer ce que l'on perçoit comme vrai, sans agressivité mais sans capitulation. Continuer à offrir des analyses alternatives, des perspectives différentes, des questions qui dérangent. Non pas pour « gagner » un débat impossible, mais pour maintenir ouvert l'espace où la pensée peut encore respirer.
Desmet montre que historiquement, les systèmes totalitaires n'ont jamais réussi à éliminer complètement la dissidence. Il est toujours resté des voix, même minoritaires, qui ont maintenu une autre perspective. Et ce sont ces voix qui, lorsque le système s'est finalement effondré sous le poids de ses propres contradictions, ont permis à la société de se reconstruire sur d'autres bases.
Le courage de ceux qui invitent
Dans cette perspective, ceux qui continuent d'inviter des voix comme celle de Jacques Baud jouent un rôle crucial. Ils prennent des risques — risques de stigmatisation, de perte de revenus publicitaires, de harcèlement par les « chiens de garde » médiatiques. Ils le font souvent au prix d'une fatigue considérable, car nager à contre-courant épuise.
Mais leur geste a une portée qui dépasse l'information immédiate qu'ils transmettent. En maintenant ouvert un espace de parole plurielle, ils préservent la possibilité même de la démocratie — qui n'est rien d'autre, au fond, que l'institutionnalisation du débat contradictoire.
Le complexe industriel de la censure est puissant, mais il a une faiblesse structurelle : il ne peut fonctionner que si tout le monde se tait. Une seule voix qui persiste suffit à révéler que l'unanimité est artificielle. Mille voix qui persistent rendent le système ingérable.
Conclusion : Un test pour nos démocraties
Le cas Jacques Baud est un test diagnostique pour nos sociétés. Non pas parce que Baud aurait nécessairement raison sur tout — chacun est libre de former son propre jugement sur ses analyses. Mais parce que la manière dont nos sociétés réagissent à sa parole révèle quelque chose de profond sur notre état démocratique.
Une société démocratique saine répondrait aux analyses de Baud par des contre-arguments, des débats contradictoires, des réfutations factuelles. Elle inviterait Baud et ses contradicteurs sur les mêmes plateaux, laissant au public le soin de juger. Elle respecterait le principe Audiatur et altera pars.
Ce que nous observons est exactement l'inverse : étiquetage, exclusion, sanctions, sans jamais discuter le fond. C'est la signature d'un glissement vers ce que Desmet appelle la mentalité totalitaire — un glissement qui peut se produire dans des sociétés formellement démocratiques, par des moyens formellement légaux, au nom de valeurs formellement progressistes.
L'architecture du complexe industriel de la censure est maintenant en place. Ses mécanismes sont rodés, son financement est assuré, ses relais médiatiques et technologiques sont opérationnels. La question qui se pose à chacun d'entre nous est simple : acceptons-nous de vivre dans un monde où la conformité au récit dominant est le prix de la respectabilité sociale ? Ou sommes-nous prêts à payer le prix de la liberté de penser — et de faire penser ?
Matthias Desmet nous rappelle que ce prix n'est pas aussi élevé qu'il y paraît. Le système a besoin de notre silence pour fonctionner. Il suffit de parler — calmement, dignement, sans haine mais sans peur — pour que sa prétention à l'unanimité s'effondre. Chaque voix qui refuse de se taire maintient ouvert l'espace où l'humanité peut encore respirer.
C'est pourquoi, malgré la fatigue et malgré les risques, nous continuerons à donner la parole à ceux que le système veut faire taire. Non pas parce que nous partageons nécessairement toutes leurs analyses, mais parce que la possibilité même du débat est plus précieuse – et même actuellement vitale- que n'importe quelle certitude.
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Jean-Dominique Michel, janvier 2026